LES TRANCHEES…
De toutes les douleurs physiques que j’ai pu ressentir dans ma vie, une seule n’a pas trouvé son égal. Si je devais la situer sur une échelle de 10, je dirais qu’elle est à 1000 !
Je me souviens que par trois fois je l’ai ressentie et à chaque fois je me suis dit que je ne me mettrai plus en situation de l’expérimenter à nouveau.
Et pourtant, j’y suis retournée. Ma mémoire ne l’a pas retenue, enregistrée, imprégnée dans « mes petites cellules grises » comme redoutable.
Les trois fois, je l’ai ressentie profondément à l’intérieur de mon corps sous forme de violentes décharges. Quelque chose de foudroyant, qui transperce de part et d’autre.
Je me souviens que mon corps s’était contracté, tendu, plié sous la rudesse de son intensité.
Je suffoquais et serrais tellement fort les dents qu’il me semblait en sentir chaque racine.
De toutes les douleurs, celle-ci est la seule que je n’ai jamais pu contrôler, maîtriser, accepter.
Habituellement, quand je souffre, je régule ma respiration pour la rendre la plus lente possible et éviter que le sang ne pulse trop fort dans mes veines. Mon esprit et mon corps sont alors mis « au repos ».
J’imagine ensuite que je suis une guimauve, à travers laquelle passe une aiguille sans rencontrer la moindre résistance.
Cette aiguille c’est ma douleur.
Ma douleur à laquelle je décide de ne pas m’opposer.
Elle est là et je ne peux rien contre cela.
En revanche, je peux faire en sorte qu’elle m’emmerde le moins possible.
Et pour cela je dois la laisser faire son « job ».
Au rythme de ma respiration, je l’accueille mentalement.
Je ramène alors le calme dans mon esprit pour apaiser mon corps.
Malgré toute ma technique de respiration, cette douleur-là me vrille littéralement le cerveau.
Je ne peux ni penser à ma respiration, ni même à une quelconque guimauve.
Je cristallise sur l’aiguille qui me transperce. J’y focalise toute mon attention.
Je pense… non, j’espère bien être plus forte qu’elle. Ouais !
Eh bien non !
Et vous savez quoi ? L’objet de mon impuissance s’appelle « les tranchées ».
Un truc physiologique, temporaire et tellement nécessaire pour mon corps.
Mais rien ne prépare à cela. Avant de l’expérimenter, personne ne m’en avait parlé.
Dans le processus par lequel elle arrive, il n’en a jamais été question par les professionnels de santé.
Je suis heureuse, j’ai accouché naturellement il y a quelques heures et mon bébé est en bonne santé. Rien à signaler de ce côté-là. A part peut-être ce moment effrayant où, à mon réveil, je découvre mon ventre tout flasque, tout mou. Le choque est violent. C’est comme si j’avais oublié l’accouchement.
Je me souviens que je sens une énorme bouffée d’angoisse. Mon ventre est vide ! Où est passé ce ventre que j’ai trimbalé pendant des mois ? Que l’on me le rende ce ventre rond, gros, lourd que j’avais fini par ne plus supporter. Je soulève ma peau et la laisse retomber avec désespoir. Un sanglot…
Comme si les soignantes avaient senti ma détresse, l’une d’entre elles m’apporta mon bébé pour que je l’allaite.
La première succion m’avait douloureusement surprise.
C’était comme si un fil de pêche reliait mon sein à mon utérus. L’hameçon accroché à l’utérus.
Chaque succion tirait sur le fil et remontait l’hameçon que l’utérus, sous l’effet de la douleur, essayait de retenir par des mouvements de contraction.
Mon premier réflexe était d’éloigner mon bébé de mon sein.
C’est qu’il essayait de faire sortir mon utérus par mon téton !
La soignante restait là et m’encourageait à continuer. Elle disait : « C’est pour votre bien, l’utérus va se remettre plus rapidement et votre bébé a besoin de cette première tétée… c’est pour son bien… »
Parce que si la nature permettait à l’utérus de s’étendre à loisir au cours de la grossesse, elle impliquait aussi qu’il retrouve sa taille d’origine après l’accouchement.
Et pour cela, elle passe par « les tranchées », source de mon impuissance et de ma douleur.
La tétée est accompagnée de ces tranchées durant les jours qui suivent l’accouchement et envoie un signal de contraction au corps. Ce sont des contractions utérines qui agissent en trois temps :
- Elles permettent de refermer les vaisseaux sanguins qui étaient reliés au placenta, afin d’éviter une hémorragie ;
- Elles aident l’utérus à reprendre sa taille initiale dans la cavité abdominale ;
- Elles débarrassent progressivement l’utérus des éventuels derniers caillots.
Je me souviens que la première fois, je ne savais pas l’effet de la première tétée. J’ai pleuré !
La seconde fois, j’avais oublié. J’ai juré !
La fois d’après, c’est lorsque la soignante est entrée dans ma chambre avec mon bébé que la mémoire m’est revenue et que je n’étais plus aussi certaine de vouloir allaiter. J’ai refusé !
Il aura fallu tout le talent de persuasion de la soignante, pour que j’accepte de revivre ce moment. Et cette fois-ci, j’ai prié !
Voilà la pire des douleurs dont j’ai fait l’expérience dans des moments merveilleux de ma vie.
Il me semble qu’elle est taboue car elle arrive à un moment où le bonheur absolu d’une naissance est sensé surpasser tout le reste.
Mais je peux vous garantir que, pour moi, la douleur des tranchées surpasse celle de l’accouchement.
Et même si elle est utile et nécessaire à mon corps, tant qu’elle n’était pas passée, elle arrivait à me gâcher le bonheur de l’allaitement pendant les deux jours ou tout mon corps se crispait de douleur à l’idée des tétées.
C’est certain, c’est définitif : je n’y reviendrai plus ! ;P

