LES FUNERAILLES
Je me souviens des premières funérailles auxquelles j’ai assistées dans mon village maternel de Dienembroufla, en Côte d’Ivoire. J’avais 12 ans. L’un de mes grands oncles, Dja Bi Gooré, était décédé dans son sommeil.
I. Un évènement important
Ma maman est issue de la famille du Chef du village, qui avant la colonisation était le Roi. De ce fait, chaque décès dans la lignée familiale est un évènement important.
Cet oncle décédé était le fils direct du dernier « Roi », mon grand-père : Ani Bi Dja, dit Zozo. Lui ont succédé en tant que Chef, Dja Bi Djaman (décédé) puis mon oncle Dja Bi Béti, dernier fils vivant à ce jour.
Je me souviens que c’était pendant les vacances scolaires d’été et tous les membres du clan étaient présents. Une réunion avait été organisée d’urgence dès la découverte du corps.
Toujours coincée dans les jupes de ma maman, j’étais aux premières loges pour entendre tout ce qui se disait : fixer une date rapide, puisque tout le monde était là. Envoyer les invitations aux Chefs des villages voisins, ouvrir une cagnotte pour les frais, louer les pleureuses, désigner ceux qui iraient annoncer le décès, désigner la cuisinière en chef pour tous les repas, engager l’orchestre pour la fête, etc.
Je me souviens que quelques jours avant son décès, je ne pouvais plus approcher cet oncle. Sa simple vue me donnait des frissons d’horreur. Lorsque nous devions aller puiser de l’eau au puit, je faisais un détour pour ne pas passer devant sa maison qui était sur le chemin. Un vrai radar…
J’étais donc heureuse de ce jour ou assise près de ma maman, devant sa maison, je n’avais plus de frayeur.
Lorsque tout fut organisé, chacun s’afféra. Le signal avait été donné de pousser les cris de douleurs qui accompagnaient un décès afin d’alerter le village tout entier.
II. Déroulé
Je me souviens, pour en avoir vu d’autres, que les funérailles se déroulaient de la façon suivante :
1) L’annonce de la mort
Quelques personnes avaient été désignées pour aller annoncer le décès de mon oncle ainsi que l’invitation aux funérailles des personnalités importantes. Pour les autres, le bouche à oreille ferait naturellement son effet. A l’époque nous n’avions pas de téléphone portable.
Le rituel suivait généralement le même ordre : commencer à pleurer verbalement sa peine environ 50 mètres avant la porte d’entrée de la personne à qui on fait l’annonce. Consoler. Donner les détails des raisons de la mort. Récolter une contribution pour les frais. Repartir.
2) Le premier jour : les larmes.
Le corps de mon oncle avait été exposé sous une tente.
Les invités arrivaient en pleurant à grands cris et certains se laissaient tomber à terre, faisaient des acrobaties pour exprimer leurs douleurs, se tiraient les cheveux, se couvraient de terre.
Je me souviens que je fermais les yeux très forts pour ne pas voir cela. La terre de mon village est ocre et cela leur donnait des airs effrayants. De plus certains s’étaient blessés à rebondir ainsi sur le sol sec et dur.
Des membres de ma famille se précipitaient pour les consoler et les remercier de leur venue.
La journée entière avait été dédiée aux pleurs et à l’expression de douleur de la perte de mon oncle.
3) Le deuxième jour : sans rancune !
Les pleureuse
Chargées de pleurer pendant 3 jours le défunt, ce groupe de femmes d’une efficacité redoutable, amenaient même les plus récalcitrant à verser des larmes. Le défunt savait ainsi l’importance qu’il avait aux yeux de sa famille et de la peine que celle-ci éprouvait de l’avoir perdu.
Pour cela, elles étaient soutenues par des bouteilles d’alcools (gin, vodka, whisky et vin local). Elles dormaient la journée et le soir, elles pleuraient des lamentations dans ma langue maternelle. Je me souviens que j’avais trouvé leurs litanies très belles et certaines très émouvantes.
Je me souviens que ma mère m’avait conseillé de ne pas les écouter afin de ne pas être entrainée dans la douleur qu’elles exprimaient.
Règlement de compte
Un rituel particulier consistait, ce jour-là, à parler au défunt. Chaque membre de la famille, ami, connaissance, invité et toute personne ayant eu un rapport quelconque avec le défunt, devait se présenter à lui et régler ses comptes.
Je me souviens qu’il fallait faire le tour de son corps, au moins une fois, et lui dire tout ce que l’on avait sur le cœur : « Te souviens-tu de la fois où tu m’as insulté devant la classe entière ? Je me suis senti humilié. J’ai craché dans ton assiette et je t’ai regardé manger. ». « Tu te souviens de la fois ou nous avons caché le vélo de cet idiot et que nous avions bien ri de notre farce ? ». « Je t’ai toujours trouvé laid mais là je dois avouer que tu n’as jamais paru aussi beau, mort ». « Dis donc, tu étais aussi petit que ça ou c’est la mort qui t’a rapetissé ? ». Et ainsi de suite. Chacun faisait le tour du mort et lui balançait tout ce qu’il avait sur le cœur.
Cela partait parfois en éclat de rire collectif.
Je me souviens que les enfants aussi devaient en faire autant afin de constater qu’il était bien mort et ne pas faire de cauchemars en imaginant qu’il pouvait revenir.
Nous ne disions pas un mot et faisions le tour du défunt, totalement effrayé. Je me souviens que des adolescents s’amusaient à nous dire « attention, il va t’attraper » ou à nous pousser soudainement vers le mort.
Ainsi, les comptes étaient réglés. Mon oncle ne pouvait plus revenir hanter qui que ce soit pour réclamer une quelconque justice.
4) Le Troisième jour : la fête !
Ce troisième jour marquait l’honneur que l’on faisait au mort. C’était un moment important des funérailles. La famille devait montrer son attachement au défunt en lui faisant une fête grandiose, comme jamais de son vivant il n’aurait eu.
Il s’agissait là de se montrer digne de son rang et de sa lignée. L’alcool devait couler à flot, la nourriture devait être abondante, la fête battre son plein toute la nuit.
Selon la cagnotte récoltée, un orchestre était invité pour un concert ou bien c’était une chaîne stéréo qui diffusait des chansons populaires.
On dansait, on riait, on mangeait, on buvait, on retournait voir le mort pour lui dire ses quatre vérités… Le village tout entier vibrait du tumulte et l’ivresse collective honorait le défunt.
Je me souviens que c’était la plus belle fête à laquelle j’avais assisté, du haut de mes 12 ans.
Mon oncle avait eu un orchestre et environ 300 personnes avaient fait le déplacement.
Lui qui avait vécu, sa vie durant, dans l’indifférence générale.
En effet, il avait vécu toute sa vie, dans notre village, auprès de sa famille. Il n’avait pu travailler dans les champs du fait d’un handicap qui l’avait privé de l’usage d’une jambe. Jamais marié ni même en couple, il n’avait pas eu d’enfant. Le village, la cour, la terre, les traditions, les murs, c’était lui dans son ensemble. Il avait toujours été là, parmi nous, sans que nous nous apercevions de sa présence.
Son existence lui fut rendue à ses funérailles. Sa place lui fut accordée lorsque le Chef énonça devant tous, la généalogie de notre famille et le plaça sur notre arbre.
Je me souviens qu’il avait dit, quelque chose comme cela : « Bien que nous ne l’ayons à peine vu par ses actes, il faisait partie de notre grande famille, en tant que descendant direct… »
5) Le quatrième jour : l’enterrement.
Je me souviens de ce matin compliqué pour tout le monde.
Un silence de plomb régnait dans la cour, le village.
Nous, les enfants, étions endormis à même le sol, là où nous avions trouvé de la place pour ne rien rater de la fête. C’est le visage plein de terre ocre, les cheveux en bataille que nos mères nous avaient retrouvés.
Le départ vers un meilleur monde
Ma maman, dont je n’étais jamais vraiment éloignée, m’avait emmenée auprès de mes sœurs et cousines.
Nous devions, après la toilette et nos pagnes noués autour de la poitrine, nous enduire de kaolin blanc. Des traits sur les bras, les pieds, le visage, les lèvres.
Je me souviens avoir fait l’objet de moqueries : trop blanche, trop maigre… Je m’en fichais bien du moment que j’en étais.
Mon oncle était à présent dans son cercueil.
Nous devions le suivre en battant des pieds sur le sol, en frappant des mains et en dansant doucement.
Je me souviens que nos chants portaient uniquement sur la chance que mon oncle avait de rejoindre Dieu pour un monde meilleur sans maladie et sans souci.
Il n’aurait plus de facture à payer, plus personne à charge, plus d’enfant à nourrir, plus de souffrance inutile. Il allait rejoindre ses ancêtres qui l’attendaient. Quelle chance il avait ! Et surtout, qu’il n’oubli pas de dire à Dieu qu’il nous envoie plus de joie et moins de peine.
Je suivais la cadence en frappant des mains et j’essayais de chanter ces chants funéraires dont je ne connaissais pas encore par cœur les paroles. Je n’avais que deux ans de pratique de ma langue maternelle (Le Gouro) et c’était mes premières funérailles.
Juste derrière nous, la famille et les invités suivaient également le cercueil.
Le défunt faisait un dernier tour du village pour faire ses adieux à tous.
Seuls les membres de la famille sans les jeunes enfants avaient l’autorisation d’entrée dans le cimetière. En effet, il fallait éviter qu’ils tombent en transe.
Les adieux
Je me souviens que le retour au village avait été triste. Il y avait comme un abattement qui s’était posé sur chacun. Une sorte de tristesse d’avoir à retourner à sa vie, une envie de n’être pas à sa place…
Je me souviens des adultes habillés en noir qui consacraient leur journée au rangement.
Mon oncle, Chef du village, avait revêtu son costume d’apparat pour le deuil, entouré des membres de la famille, hommes comme femmes.
Les invités passaient alors devant eux en file indienne, pour les saluer, leur présenter leurs condoléances et les féliciter de ces funérailles réussies. Puis ils prenaient congé et repartaient dans leur village respectif.
La soirée de ce quatrième jour avait été morose.
Les pleureuses avaient donné, une dernière fois, toute leur âme à se lamenter bien plus fort afin d’accompagner le défunt dans l’au-delà.
Je me souviens des adultes se remémorant le récit de la mort d’une autre personne, qui les avaient marqués et des funérailles qui avaient suivi.
6) Le cinquième jour : partage.
Fin de la cérémonie.
Chaque invité remerciait et félicitait de l’honneur fait au défunt, avant de prendre congé.
Un autre défunt attendait les pleureuses qui après avoir été payées, traînaient leurs larmes vers un autre village.
Une réunion familiale, à laquelle assistait tout le monde, décidait du partage de l’héritage.
Je me souviens du cercle qui avait été formé et au milieu duquel devait être posé symboliquement les biens de mon oncle.
Le Chef du village présidait le partage. Les femmes n’avaient pas leur mot à dire. Cela se passait entre hommes. Les palabres avaient duré jusqu’en milieu d’après-midi.
A la fin, quand tout le monde s’était mis d’accord, le Chef servait un vers d’alcool local à base de palme « le bangui », remerciait Dieu et les ancêtres d’avoir accueilli le mort, les invités de l’avoir honoré de leurs présences et clôturait les funérailles en versant un peu de vin à terre et en le vidant ensuite d’une seule traite.
Mon oncle était mort dans son sommeil, quatre jours plutôt.
Paix à son âme !

