J’ai 5 ans et je passe de la Côte d’Ivoire à la France en 6h30. Il y a urgence : j’ai une tuberculose pulmonaire. Ma mère vient de perdre un fils de 23 ans de cette même maladie et craint de me perdre également. Je suis hospitalisée d’urgence dans un hôpital en Île de France.
Je me souviens uniquement de ce que les membres de ma famille m’ont raconté sur la façon dont cela était arrivé. Mon frère Siémen, âgé de 23 ans a contracté la tuberculose.
De tous mes frères et sœurs, j’étais sa préférée.
Il m’emmenait partout avec lui et m’exhibait comme son petit ouistiti. Il faut dire que j’étais maigre comme un clou.
Jusqu’à ce qu’il meurt, ma mère ne s’était pas rendu compte que j’étais contaminée.
Après l’enterrement de Siémen, les quintes de toux ont commencé.
J’avais une fièvre permanente et des sueurs nocturnes. J’avais perdu l’appétit et mon état d’amaigrissement faisait peur à voir.
Ma mère avait trouvé le moyen de me faire venir en France pour me faire soigner. Elle avait perdu un grand fils, il n’était pas imaginable pour elle de me perdre.
J’ai été envoyée directement hospitalisée d’urgence dans un hôpital spécialisé dans ce types de maladies graves.
Je me souviens de 3 scènes : le Camembert, le tuyau orange, le cauchemars et les abeilles.
Le Camembert
Je me souviens d’une scène ou je suis assise sur une chaise. Je crois que c’était à la cantine. Il n’y avait plus personne car l’heure du repas était passé.
Un infirmer se tient assis en face de moi et maintient mes jambes serrées entre les siennes.
Un autre est derrière moi et me tient les bras. Je les entends encore dire « Une vraie sauvageonne ».
Il semblerait que c’était le seul moyen pour eux de me nourrir car je me débattais comme une furie, dans les premiers temps de mon hospitalisation.
Comment pouvait-il en être autrement ?
Je n’avais vécu que parmi des africains, une mère, des frères et des sœurs noirs comme l’ébène.
Je me retrouvais soudainement au milieu de « blancs » en blouse blanche, qui parlaient trop vite.
Leur « français » était trop fluide et rapide. Je n’avais pas encore eu le temps d’appréhender les subtilité de la langue, pour mon jeune âge.
L’infirmier en face de moi me tenait la mâchoire et ses doigts pressaient mes joues pour me forcer à ouvrir la bouche.
Après le plat, c’était au tour du fromage qui m’était enfourné dans la bouche.
« C’est pour ton bien, il faut que tu manges » me disaient-ils.
Du Camembert !
Passer brusquement d’un plat en sauce épicée accompagné de riz, aux légumes verts et au « fromage » était effrayant pour moi.
J’ai mis des années avant que cette odeur ne me procure plus de sueurs froides. Aujourd’hui, je mange du fromage… mais pas encore du Camembert !
Le tuyau orange
Je me souviens d’un tuyau orange que l’on me glissait dans la bouche et qui descendait dans la gorge, des hoquets de vomissements, des larmes chaudes dans mes yeux, de tout mon corps qui se tendait.
J’appelais ma maman qui n’avait le droit de me rendre visite que le week-end.
Pendant longtemps, dès que je voyais un tuyau en PVC orange, j’avais des nausées. Aujourd’hui, je marche volontairement sur ces tuyaux oranges lorsque je passe sur un chantier.
Le cauchemars
Je me souviens de mes nuits dans le dortoir. Je faisais toujours le même cauchemars. Deux personnes venaient me voir. Ils se postaient en face de moi et me souriaient.
J’avais beau me couvrir la tête avec le drap et fermer les yeux très forts : je les voyais toujours.
Je me souviens de ma peur, de l’odeur de la transpiration de mon corps effrayé. Je faisais pipi au lit et finissait par m’endormir. Les réveils étaient des moments d’humiliation car l’odeur d’urine me recouvrait entièrement.
J’en avait parlé à ma mère. Elle m’avait demandé que cela reste notre secret. « Les blancs » ne pouvaient pas comprendre, selon elle.
Ce qui m’avait plongée dans une angoisse encore plus profonde.
Pour autant, je me suis finalement habituée à leurs présences.
C’étaient les seuls africains, noirs comme l’ébène, que je pouvais voir au milieu de tous ces « blancs ».
J’ai compris des années après, alors que ma maman me montrait des photos de famille, qu’il s’agissait de mon grand frère Siémen et de mon oncle qui étaient décédés à un mois d’intervalle.
Peu de temps après leurs enterrements, j’avais été emmenée en France dans cet hôpital.
Les abeilles
Je me souviens, d’une sortie à vélo dans la forêt avec d’autres enfants malades.
Postée sur mon vélo, je m’étais arrêtée net sur le chemin et j’avais refusé d’aller plus loin.
Je savais qu’il ne fallait pas aller par là-bas car il y avait des abeilles.
Je l’avais dit à l’infirmier qui accompagnait le groupe et il m’avait avancé, avec un haussement d’épaules, que je pouvais rester là et en attendant leur retour.
C’était dans l’enceinte de l’hôpital, je ne craignais donc rien.
A peine avaient-ils disparu de ma vue que je les ai vu rebrousser chemin et revenir vers moi. Les enfants hurlaient de peur « des abeilles, des abeilles ! » L’infirmier en passant devant moi m’avait lancé un regard noir. J’ai su à ce moment-là, que maman avait raison : les blancs ne pouvaient pas comprendre. Quoi ? je ne le savais pas à cet âge. Je l’ai compris bien plus tard.
Les souvenirs
Les souvenirs sont notre référence historique de nos tranches de vie.
Ils révèlent une partie de nous dans la mesure ou ils nous conditionnent dans la façon dont nous abordons notre style de vie, nos talents, etc.
Ils sont parfois sources de peur et d’angoisses et influencent nos rapports aux autres.
Les souvenirs restent donc gravés en nous et selon l’intensité des émotions qui les accompagnent, nous leurs en donnons un sens traumatisant ou bienheureux.
Tout ce que nous vivons, s’inscrit finalement dans ce que nous sommes.

