Dormir éveillée

J’ai su que j’étais somnambule dès l’âge de 10 ans. J’étais la risée de mes frères et sœurs qui s’en amusaient. C’est d’ailleurs grâce à eux que j’ai découvert cela. Deux épisodes m’ont particulièrement marquée.

 

Le premier à 10 ans, en Afrique

Je me souviens d’un grand bruit, la sensation d’être attrapée par les épaules et tirée en arrière. « Nina ! Nina ! Réveille-toi ! »

J’ai du mal à ouvrir les yeux. Je me sens lourde. J’ai la sensation que tout est au ralenti, comme dans un film. J’ouvre enfin les yeux. Je ne sais pas où je suis pendant quelques minutes. Je suis comme figée sur place. Les bras le long du corps : lourds, sans vie. Les jambes rivées au sol : toutes aussi lourdes, comme enfoncées dans le sol. La tête dans le brouillard : légère et pas fixée au reste du corps. Je flotte dans ma tête et je m’encre sur terre. Etrange… vraiment étrange comme sensations.

J’entendais les rires et les moqueries de mes frères et sœurs. « Nina ! Où vas-tu comme ça ? » Comme dans un brouillard, je leur avais répondu : « A l’école »

Je me souviens avoir eu l’impression que c’était quelqu’un d’autre qui avait répondu tant la réponse me paraissait lointaine.

Ma sœur me prend par les épaules et me demande de regarder autour de moi.

Je tourne la tête lentement de part et d’autre. Je suis au bord de la route principale. Il fait nuit noire.

Je me souviens avoir sursautée et pris conscience du lieu ou je me trouvais. Mais qu’est-ce que je faisais là ? Je regarde ma sœur et elle dit aux autres que je suis enfin réveillée.

Mais réveillée de quoi ?

Ma sœur et mes frères me racontent en même temps. Je comprends alors qu’il est 2h du matin. Qu’ils étaient en train de regarder encore la télé pour certains et pour d’autres, de discuter dehors devant la porte d’entrée.

Ils m’ont vu sortir de la chambre ou je dormais et me rendre dans la douche. Ils s’étaient dit que j’avais peut-être eu un accident urinaire. Je faisais des cauchemars récurrents ces derniers temps, rien d’étonnant donc. J’étais passé devant eux, de la douche à la chambre, et n’avais pas répondu à leurs appels. Ils ne s’en étaient pas formalisé préférant continuer à regarder leur film.

Et puis, après quelques minutes, j’étais sortie de la chambre, habillée de mon uniforme d’école et mon cartable au dos. Je m’étais dirigée vers la porte de sortie sous les yeux éberlués de mes frères qui regardaient la télévision. Ma sœur et son petit ami, qui discutaient sur le pas de la porte, avaient été surpris de me voir passer devant eux. Je n’avais pas répondu non plus à leurs appels.

Le film avait été abandonné et l’amoureux avait été laissé sur place, pour me suivre. J’avais pris la direction de mon école.

J’avais marché dans le noir pendant une dizaine de minutes, avec eux derrière moi. C’est au bord de la route principale, faiblement éclairée par un unique lampadaire, que je m’apprêtais à traverser lorsqu’une voiture passait devant moi.

Il semblerait que mes frères et sœurs qui m’avaient suivie, voulaient voir jusqu’où je pouvais aller comme cela. Lorsqu’ils avaient entendu la voiture arriver, ils avaient eu la peur de leur vie. L’un de mes frères s’était précipité, m’avait saisie aux épaules et avait hurlé : « Nina ! Nina ! Réveille-toi ! »

Ma grande sœur avait fini par me réveiller en me faisant prendre conscience de la situation.

Crises de somnambulisme sous contrôle

De ce jour, mes endormissements avaient été surveillés de près par tout le monde. Le mot d’ordre avait été donné de fermer toutes les portes à double tour, surtout celle de la chambre dans laquelle je dormais.

J’ai eu d’autres épisodes, mais sous contrôle.

J’ai sucé mon pouce jusque très tard. Et le rêve de mes frères et sœurs était d’arriver à me faire arrêter cela. Ils s’amusaient à m’enduire les pouces de Nivaquine, un médicament antipaludéen qui avait un goût terriblement amer. Lorsque je mettais le pouce dans la bouche, l’amertume me faisait me lever, aller à la salle de bain laver mes pouces et revenir me coucher sans me réveiller une seule fois. Il m’était arrivé de me réveiller lorsqu’ils expérimentaient : en fermant la porte de la salle de bain, par exemple, pour voir ce que je ferais. Ou lorsqu’ils entamaient une discussion avec moi alors que je dormais. Mes phrases n’étaient pas toujours sensées et ils riaient tellement fort, que je me réveillais en sursaut.

Ma plus grande victoire est qu’ils n’ont jamais réussi : j’ai sucé mon pouce jusqu’à mes 19 ans !

 

Le second à 20 ans, en France

Je me souviens qu’un matin, je me suis réveillée en sursaut à un feu à la gare de destination. Il était 5h45 du matin et une voiture venait de klaxonner.

Je me souviens de mon effroi, ce jour-là. J’avais senti le souffle de la voiture passer devant moi, tout près. Son klaxon m’avait réveillée à temps et je prenais conscience de ce à quoi j’avais échappé.

J’avais regardé autour de moi sans savoir où j’étais exactement. Je n’avais aucune idée de la raison ni de la façon dont j’avais atterri là.

Je n’avais aucun souvenir du trajet de mon appartement jusqu’à ce lieu, encore moins de mon réveil ce matin-là.

Puis j’avais reconnu la gare derrière moi et la brasserie de l’autre côté de la rue que je m’apprêtais à traverser. Grand Dieu ! Comment était-ce possible ? J’étais dans la ville ou je travaillais.

Se lever et faire des activités, un véritable risque

Pour me rendre à mon lieu de travail, je devais prendre le métro avec un changement, puis le train à la gare Saint Lazare. J’en avais pour 1h30 de trajet environ.

Je m’étais donc réveillée, lavée, maquillée, habillée, attendu le métro, fait un changement, attendu le train pour arriver à cette gare, en état d’inconscience totale.

Cela ne m’était pas arrivé depuis que j’étais enfant et à présent j’étais seule, sans mes frères et sœurs pour veiller à ma sécurité.

Rien que d’en parler, j’en ai des frissons.

Je me souviens avoir attendu frigorifiée dans la gare, jusqu’à l’ouverture de la brasserie. J’y ai ensuite pris un café pour me réchauffer et j’ai attendu 9h30 avant de rejoindre mon bureau.

Je me souviens que ma journée était passée comme dans un brouillard. J’avais eu la tête et le corps lourds avec des moments de baisse d’énergie totale. A l’heure du déjeuner, j’avais prétexté un mal de crâne pour faire une petite sieste sur mon bureau. Cela avait aggravé mon malaise puisque j’avais été réveillé par ma collègue qui revenait de déjeuner.

J’avais été d’une humeur massacrante toute la journée et le retour à la maison m’avait paru plus long que d’habitude.

Je me souviens que ce soir-là, je n’avais pas diner et je m’étais couchée directement en rentrant chez moi.

Le lendemain, tout était rentré dans l’ordre. Cette nuit de sommeil m’avait fait un grand bien.

 

Et depuis… ?

Je me souviens que j’avais eu tellement peur, cette fois-là, que j’avais pris un rendez-vous avec un thérapeute.

Pendant la thérapie, nous avions d’abord rechercher les facteurs déclencheurs. Il a fallu remonter à mes 10 ans et comparer avec mes 20 ans pour en avoir le cœur net.

Puis, nous avions chercher dans ma généalogie. En effet, des prédispositions génétiques semblent indiquer que les somnambules ont au moins un parent atteint du même trouble.

Et enfin, nous avions trouvé une technique adaptée pour résoudre ma problématique.

Depuis, plus aucune déambulation inconsciente !

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