La pluie

Je me souviens de ma première saison des pluies. J’avais 10 ans et le dos couvert de cloques. Je revenais vivre à Yamoussokro (Côte d’Ivoire) avec ma famille après avoir passé 5 ans en France, pour raisons médicales…

Grillade de soleil

Le soleil brûlant de cette période d’avant saison de pluie, avait eu raison de moi. La peau de mon dos avait cuit. Recouvert de minuscules boutons déclenchés par l’exposition soudaine aux rayons du soleil, j’avais d’abominables démangeaisons. Ma grande sœur pour me soulager, me frottait le dos avec une éponge de douche. L’enfer ! Cela me soulageait autant qu’elle me faisait un mal de chien. Du talc, par-dessus tout cela, finissait de m’achever.

Au fil des jours, après un tel traitement, s’était formé une sorte de seconde peau, fine et sèche. Il n’y eu pas un membre de ma famille qui ne se soit amusé avec ma peau séchée. C’est bout par bout qu’ils tiraient dessus et moi aussi. Comme lorsque l’on est face à un mur avec un accro au papier peint. Il est impossible de résister à l’envie de tirer dessus. Un tout petit peu au début, puis par longues bandes jusqu’à ce qu’il y ait une résistance. C’est là que je hurlais !

Festin de roi !

J’en étais donc à cette fin d’agonie, lorsque la saison des pluies s’annonça. Une semaine avant, la chaleur avait atteint ses plus hauts sommets. Il pouvait faire au moins « 145 » degrés au soleil, me semblait-il. Du haut de mes 10 ans, j’imaginais vivre en Enfer.

Les enfants du quartier m’avaient appris une chose : capturer des fourmis ailées ! Cela n’était possible qu’à cette période de l’année, précisément.

Nous mettions en fin de journée nos bassines respectives, sous les lampadaires de la ville. Lorsque ceux-ci s’allumaient, des milliers de fourmis ailées s’agglutinaient autour, attirées par la lumière. Quelques rares réussissaient à s’échapper mais les autres tombaient d’épuisement dans nos bassines.

Nous comparions joyeusement les prises, puis nous apportions nos fourmis à une « grande » qui acceptait de les cuisiner. Il s’agissait de les faire griller dans une poêle sèche, sans matière grasse. Cela durait 5 minutes.

Après quoi, nous passions devant la cuisinière, les uns après les autres et elle mettait dans nos plateaux à vannerie 2 louches de la grillade. Nous devions vanner nos contenus de façon à les nettoyer en séparant les fourmis des ailes et des poussières.

Je me souviens de toutes ces ailes qui volaient devant moi, de nos rires d’enfants, du plaisir gustatif à venir, des cris, des bavardages… La fascination que nous avions de ses petites bêtes qui revenaient chaque soir pendant une semaine au même endroit. Est-ce que celles qui s’étaient enfuies n’avaient pas prévenu les autres du danger à revenir à cet endroit ? « Mais moi si j’étais une fourmi, je ne reviendrais pas là » disions-nous naïvement.

saveur boisée et fumée

Nous ramenions nos plateaux à la cuisinière qui se chargeait de nous servir, le plus équitablement possible, directement dans nos mains. Nous nous tenions les uns derrière les autres, selon la taille, à discuter du choix de la main la plus grande, la plus large pour contenir le plus de fourmis grillées. Aux plus petits, qui passaient devant, il leur était raconté que l’année prochaine ils auraient une plus grande part car leurs mains seraient plus grandes. Pour les autres, les discussions n’en finissaient pas autour de la main parfaite. C’est tout excité et après avoir changé vingt fois de main, que nous recevions le Saint Graal !

Je me souviens que nous nous asseyions à même le sol en cercle, les uns contre les autres. Nous gardions nos mains contre nous, bien au creux de notre ventre, épaules recourbées pour que le vent frais du soir ne les fasse s’envoler. Nos chips de fourmis, que nous prenions soin de becter particule par particule, tout en commentant chaque nano partie, avaient fait de cette journée un jour de fête. Nous les sentions à peine sous nos dents. Malgré tout, elles avaient une forte saveur boisée et fumée qu’il m’est impossible d’oublier, encore aujourd’hui.

Eau qui tombe en gouttes des nuages sur la terre

Je me souviens de l’avoir vu arriver au loin…

C’était en plein milieu de l’après-midi et j’avais été chargée de récupérer le linge qui séchait au soleil. Un vent frais se mit à souffler et la peau de mon dos, encore sensible, se saisit instantanément sous l’effet de ce soudain écart de température.

J’avais entendu une voisine crier à son enfant, qui s’occupait également de faire rentrer le linge, d’activer le pas. « La pluie arrive ! » avait-elle dit en pointant son doigt en direction de ma droite.

Une pluie qui arrive… Je me souviens avoir trouver cela étrange et j’avais levé la tête pour regarder. Aussi loin que mes yeux pouvaient porter, je ne voyais rien. Je sentais simplement le vent qui soufflait, de plus en plus fort. L’air sec soulevait la poussière ocre qui tourbillonnait par endroit. Il avait changé d’odeur comme si le sol était déjà mouillé, alors que d’où j’étais il n’en était rien. Je continuais à fixer l’horizon fascinée par ce je voyais, peu à peu.

Elle arrive la pluie !

En effet, au loin, le ciel s’était obscurci. Sa couleur aux multiples nuances différait du noir pur. La luminosité, faible en contraste avec l’éclat du soleil d’où je me trouvais, était des plus étranges.  Ce ciel qui semblait ne pas bouger et qui pourtant avançait vers moi, m’impressionnait. Je commençais à distinguer la pluie et le sens du vent qui orientait les gouttes. Cela donnait comme des traits qui tombaient du ciel, vers la gauche. Je sentis d’abord une goûte sur mon front. Elle était chaude et si grosse qu’elle glissa sur ma paupière et dans l’œil. Une autre sur mon épaule m’avait saisie par la sensation qui avait couru le long de mon dos. Je ne savais pas si c’était agréable ou désagréable. J’avais eu un long frisson.

Je l’avais ensuite entendu. Elle faisait un petit bruit qui semblait venir de loin et se rapprochait de plus en plus, dans un grondement sourd. Je me souviens de cette odeur de terre mouillée mêlée à celle de la poussière, de la végétation et de goudron qui dégageait par évaporation toute la chaleur qu’il avait cumulée. J’avais regardé le sol qui se mouillait à dix mètres de moi, cinq mètres… Je m’étais mise à courir pour voir si elle me rattraperait. Je n’avais pas fait un mètre qu’elle était déjà là. En une seconde, je fus trempée de la tête aux pieds.

J’avais levé le visage au ciel pour ressentir encore plus fort, mes premières gouttes de pluie. Je me souviens avoir été heureuse un court instant. J’avais ressenti une immense joie intérieure d’avoir vu la pluie « arriver », découvert les nuances de noir du ciel, vu les gouttes tombées du ciel, fait la course avec la pluie et surtout d’avoir senti cette délicieuse odeur chaude, humide, poussiéreuse, terreuse, végétalisée et goudronnée d’avant pluie.

Réalisme tropical

Un éclair à l’horizon et un énorme fracas dans le ciel m’avaient fait sursauter. J’avais regardé autour de moi, un peu perdue. Mon camarade était parti depuis longtemps et le linge dont je devais m’occuper était mouillé et rouge de poussière. Quelques voisins me regardaient de leur auvent, un sourire aux lèvres, une main posée sous le menton l’air de penser « Franchement, ces blancs ! »

Dans le quartier, c’est ainsi que l’on me voyait : une petite « blanche » qui venait de France, maigre comme une « brindille de balai »…

Ma grande sœur avait hurlé mon nom, ce qui m’avait sorti de ma torpeur. J’étais tétanisée. Je me souviens l’avoir regardé en espérant qu’elle comprendrait que je n’arrivais plus à bouger. Mes jambes étaient comme fixées au sol, mon corps était crispé sous l’effet du froid, mes dents s’entrechoquaient à m’en faire mal.

Elle avait fini par envoyer mon frère me secourir.

Je me souviens de la raideur de mon corps, de la tension de mes muscles, des tremblements qui m’avaient secoué encore longtemps après que l’on m’eût ramenée à la maison. J’avais été malade dès ce soir là. Je n’arrivais pas à bouger de la natte sur laquelle je dormais. Durant 7 jours, il avait plu sans discontinuer. Et c’est alitée que j’avais passé cette semaine-là.

Qu’ais-je gardé de cette épisode ?

Une véritable expérience sensitive, un vécu olfactif, corporel et émotionnel !

Je me souviens encore aujourd’hui de cette première fois.

Maintenant, lorsque la météo est à la pluie, je me surprends à scruter l’horizon pour voir arriver cette eau qui tombe en gouttes des nuages sur la terre*.

 

SOURCE

* Définition Google

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Privacy Preference Center