Je suis une enfant prématurée. Je suis née à 7 mois et envoyée à la maison après 2 jours à la maternité. Ma maman n’avait pas les moyens de payer les soins en couveuse. Triste réalité de l’Afrique… Je me souviens avoir passé mon enfance à survivre, dans les bras de ma maman.
Précieuses petites araignées
Je me souviens de maman demandant à mes frères et sœurs de trouver, de toute urgence, des araignées séchées. Branle-bas de combat ! Toute la maisonnée s’y mettait. Il s’agissait de celles qui sont dans tous les recoins des maisons. Une minuscule boule avec de longues pattes toutes fines, recroquevillée sur elle-même. Maman s’élançait dans les champs pour cueillir des plantes. Elle écrasait dans la paume de sa main, les araignées séchées, les plantes et un peu de la terre, en invoquant ces ancêtres Guérisseurs-Sorciers. L’onguent ainsi formé, devait servir à me soigner.
« Ladifait »
Je me souviens que maman appelait le mal qui me rongeait « Ladifait ». C’est un terme Gouro, mon ethnie de Côte d’Ivoire, qui signifie « les choses qui viennent de l’au-delà ».
Décrire mes crises, à se stade, serait incompréhensible pour certains lecteurs. Cette partie fera l’objet d’un article à part entière, dans une prochaine publication.
Rituel
Je me souviens du rituel qui suivait la préparation de l’onguent. Toujours le même à chaque crise.
Maman frottait l’onguent, précédemment préparé, dans les paumes de sa main. Elle la passait sur mes yeux. De droite à gauche. Trois fois. Elle marmonnait : » ceci est l’arrière de son crâne « .
Ensuite, elle frottait la pâte dans sa main : je lapais ce qu’elle me présentait. Trois fois. Elle marmonnait à nouveau : » ceci est sa nuque ».
L’onguent dans sa paume passait sur mon sternum, de haut en bas. Trois fois. « Ceci est son dos ».
C’était ensuite au tour de l’arrière de mon crâne : « ceux-ci sont ses yeux ». Trois fois.
Puis, c’était au tour de ma nuque : « ceci est sa bouche ». Mon dos : « ceci est son thorax ». Enfin, mes articulations recevaient l’onguent par pression : les chevilles, les genoux, les poignets, les coudes et les épaules. Trois fois pour chacun.
Merci maman
Je me souviens du calme qui revenait en moi, après chaque rituel. De maman, qui me gardait dans ses bras, tout contre elle. Elle restait assise ainsi le jour et la nuit. Elle me lovait contre elle, en position fœtale, comme pour me remettre à l’abri dans son ventre.
Cela a été ainsi de ma naissance jusqu’à mes 18 ans.
Je lui ai demandé, des années après, pourquoi cette inversion du visage et de la nuque et sa réponse a été des plus logiques : « C’est pour tromper l’au-delà. En leur disant que ta nuque est ton visage, l’au-delà se présente à ta nuque et comme tu n’as pas d’yeux dans la nuque, tu ne peux rien voir… idem pour toutes les autres parties du corps… »

