LE VIN
Il y a quelques années, j’avais décidé d’apprendre à boire du vin. Je n’y connaissais rien. Je n’aimais pas particulièrement et je trouvais qu’il y avait beaucoup de « cinéma » autour du sujet. Et un jour, une heureuse rencontre m’a donné envie de m’initier. Mon père me conseilla alors : « Les Caves Augé. Il te suffit de leur dire que tu veux faire ton palais et ils te diront comment ».
Les Caves Augé
Je me souviens de l’impression « d’ailleurs » que j’avais eu en franchissant le pas de porte. Des bouteilles de vins partout sur les murs. Il y avait juste assez d’espace pour passer, faire le tour de l’îlot central dans la grande pièce. En face de la porte d’entrée, un peu sur la droite, un beau et petit comptoir en bois. Derrière, une dame d’un âge certain, élégante et très concentrée sur sa tâche, tenait la caisse. Je regardais à chaque fois ces mains toutes ridées qui bougeaient posément au rythme des clients. Je ne pense pas avoir, une seule fois, vu son visage. Ou alors ce n’est pas ce qui m’a le plus marqué.
Je me souviens très nettement de cette première fois où j’avais eu le plaisir de regarder les mains de cette grande Dame. Elle m’avait fait penser à la dame anglaise très distinguée du livre : 24 heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig. Aucun rapport, mais j’aime à rêver parfois…
Je me souviens qu’elle faisait le compte de tête et donnait un montant. Après quoi, elle refaisait le calcul sur un cahier pour trouver le même résultat. Et enfin, disait toujours avec beaucoup d’humilité « je ne dirais pas que je me sois trompée deux fois de suite, mais enfin nous allons quand même vérifier avec la machine… » Quelque chose comme cela. Elle prenait alors une calculatrice et trouvait immanquablement le même résultat. Elle m’avait épatée ! Et ce fut ainsi toutes les fois où je suis revenue. Comme si à chaque fois, je la découvrais à nouveau.
Complètement à droite, il y avait une seconde pièce. Plus petite, plus intime. J’avais l’impression que, seuls les connaisseurs entraient dans cette pièce.
Je me souviens, la porte d’entrée franchie, de la sensation de fraîcheur qui régnait dans la cave. Il y avait un léger écart de température avec l’extérieur.
Je me souviens de l’agréable odeur boisée de fût de chêne qui flottait dans l’air. Il me semble que c’était du carrelage au sol. Mais je n’en suis plus si certaine.
Je fus accueillie par un homme d’une trentaine d’années, je crois. J’en avais 25, et il paraissait un peu plus âgé que moi. Je me souviens l’avoir trouvé un peu raide, avec une certaine gentillesse.
« Je veux apprendre à boire »
Ce fut la seule chose que j’avais trouvé à lui dire pour expliquer ma venue. Quel type de vin aimez-vous ? La région ? Le cépage ? Etc.
« Je veux juste apprendre à boire Monsieur. Je n’y connais rien et je voudrais que vous m’appreniez à trouver le type de vin que j’aime et avoir un bon palais »
A sa tête, j’ai compris qu’il avait identifié le type de client que j’étais… Un carton, 6 bouteilles, la façon de conserver les bouteilles et de les goûter et à la caisse. Les bouteilles n’étaient pas coûteuses et j’en avais été bien contente. Ma grande crainte était que cela me vide mon porte-monnaies. J’avais intérieurement préparé une phrase pour justifier, au moment de la caisse, que c’était trop pour mon portefeuille. Cela devait être quelque chose comme « Je ne bois pas généralement, peut-être que 6 bouteilles pour une première fois… »
Je devais revenir le voir lorsque j’aurais bu les vins, noté mes préférences et les sensations que j’avais ressentis.
La dégustation, quand on est hypersensible
Je dois avouer que je me fichais pas mal du nom de ce que je buvais. Je savais que c’était du vin et seules comptaient pour moi les sensations que cela faisaient naître.
Dès le premier verre de vin, je me suis souvenue que, dans mon enfance, il était arrivé à ma mère de m’en donner lorsque j’étais malade et qu’elle n’avait que peu dormi, depuis plusieurs jours. Ce breuvage m’assommait, je m’endormais immédiatement. J’en avais conclu que le vin était un médicament. Sacré maman !
Ensuite, aidé d’un livre, j’avais essayé de comprendre les différentes étapes : l’examen visuel, le premier nez, le second nez et l’examen gustatif. Je voulais à tout prix en savoir un maximum sur la partie technique sans m’attarder sur celle concernant les noms des vins, les vignobles, les cépages.
Chaque gorgée était une découverte. En un mois, j’étais passée par différentes étapes sensorielles : du « Waouh » au « Beurk », du « Top » à « l’extra », du « Putain c’est bon ! » au « Oh ! my God… ! ». Je vivais chaque verre comme une exploration de moi-même tant les sensations étaient variantes et mes sens chamboulés.
Il m’avait été impossible de finir une bouteille entière, seule. Je donnais ce qu’il restait aux SDF : devant le Monoprix, dans le métro, dans la rue, dans le parc. Je me souviens m’être beaucoup promenée dans Paris à cette époque et surtout loin de mon quartier pour faire ma petite distribution…
Trouver l’équilibre
Je suis retourné aux Caves Augé, une fois par mois. J’avais échangé avec le caviste en lui rappelant les noms des vins qu’il m’avait vendu. Il économisait son verbe et allait à l’essentiel avec moi.
Cela dura 6 mois, à raison de 2 à 6 bouteilles par mois. Plus j’avançais dans la démarche et plus le prix des bouteilles étaient élevés. Même si le caviste faisait attention de rester dans mon budget, il y eut un moment où il fallut bien passer outre pour goûter l’excellence.
Progressivement, mon palais s’était affiné. Les vins étaient de plus en plus coûteux et les sensations de plus en plus précises. Mon vocabulaire s’était précisé pour décrire le vin. De l’observation (la vue) à l’odorat (le nez) et de la gustation (tanins, arômes) à la longueur en bouche.
Après 6 mois, je dus arrêter. Je n’avais pas les moyens de me payer les niveaux suivants. Pour autant, je m’étais promis d’y arriver un jour.
Objectifs atteints
« Je veux juste apprendre à boire Monsieur. Je n’y connais rien et je voudrais que vous m’appreniez à trouver le type de vin que j’aime et avoir un bon palais »
Les objectifs étaient atteints. Ma persévérance avait payé. Désormais, je savais comment boire, apprécier et reconnaître le vin. Je connaissais, également, mes goûts et surtout j’avais acquis un certain palais.
Juste après l’expérience, un tout petit problème de rien du tout, restait à gérer. J’avais pris l’habitude depuis 6 mois, d’un bon verre de vin tous les soirs. Pour autant, j’en étais arrivé à un tel niveau d’appréciation, que mon palais m’avait très vite remis sur le droit chemin. Boire pour boire tout et n’importe quoi, ne faisait pas partie de ce qu’il pouvait désormais supporter. Il était devenu « difficile » et le niveau d’exigence qu’il m’imposa ne convenait plus à mon porte-monnaies.
Je ne remercierais jamais assez les Caves Augé de m’avoir ouvert aux subtilités du Vin…
Merci papa !

